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Notes et comptes-rendus
Josef Weber et Contemporary Issues
Josef Weber et Contemporary IssuesContemporary Issues: A Magazine for a Democracy of Content [Questions contemporaines: revue pour une démocratie de fond] était publiée à Londres et à New York entre 1948-1970. Une revue soeur, Dinge der Zeit (Cologne), a édité certains des mêmes articles en allemand. Le plus important contributeur était Josef Weber (1901-1959), qui a écrit sous les pseudonymes de Ernst Zander, William Lunen et Erik Erikson. Les participants de C.I. étaient arrivés à des positions semblables à celles de Socialisme ou Barbarie et dautres groupes ultra-gauchistes de laprès-guerre reconnaissance du fait que les régimes staliniens étaient des formes de capitalisme dÉtat, rejet de la forme dorganisation léniniste dun parti d’avant-garde, etc. Ils différaient de ces groupes en rejetant également la notion de lutte de classe, considérant quil sagissait maintenant dune révolution majoritaire dans laquelle tout le monde cesserait dès le début de participer en tant que travailleur ou sous nimporte quel autre statut social antérieur. Par démocratie de fond [littéralement: démocratie de contenu, par opposition à la démocratie de forme] ils voulaient dire une démocratie authentique, embrassant tout et totalement participative (ce qui impliquerait le dépassement de lÉtat et du système marchand), par opposition à la démocratie représentative des sociétés actuelles. En plus de disséminer de linformation sur toutes sortes de questions contemporaines, de la science et de léducation jusquaux crises économiques et mouvements anticolonialistes, les participants de C.I. ont pris part à des campagnes contre les essais nucléaires, contre la remilitarisation de lAllemagne de lOuest et contre lapartheid sud-africain. Ils étaient aussi parmi les premiers à soulever les questions écologiques (les premières études de Murray Bookchin sur le sur-développement urbain et sur les dangers des pesticides et des additifs dans la nourriture sont parues sous forme darticles dans C.I. dans les années 50). En 1956, ils ont mené une campagne énergique en faveur dun soutien armé aux révolutionnaires hongrois. Une de leurs principales thèses était que le stalinisme et le capitalisme occidental, malgré leur opposition apparente, opéraient effectivement comme un partenariat dintérêts qui se renforçaient mutuellement. Le stalinisme (en maintenant lordre dans les régions quil contrôlait aussi bien quen représentant limage dune pseudo-alternative qui rendait confus et pervertissait les efforts d’opposition dans dautres pays) a aidé les pouvoirs occidentaux à maintenir leur autorité; tandis que ces derniers, malgré leur semblant de dénonciation de la tyrannie communiste, ont pris soin de ne rien faire pour contribuer concrètement à son renversement (en refusant, par exemple, denvoyer les armes anti-chars dont les insurgés hongrois avaient un besoin si désespéré) et, pour maintenir le spectre dune menace plausible, dissimulaient le fait que la Russie et ses satellites étaient en fait incroyablement mal gérés et appauvris diagnostic que lhistoire récente a confirmé de façon flagrante. Les participants de C.I. se sont efforcés dorganiser leurs activités radicales de telle façon quelles incarnent déjà les traits essentiels de la société qu’ils voulaient créer; ou du moins qu’elles résistent aussi longtemps que possible à la tendance constante de tout mouvement d’opposition sous le capitalisme à dégénérer en fétiche, en fin en soi, en bureaucratie soucieuse de se perpétuer et de protéger ses propres intérêts. Une des conséquences de cette approche, c’est quils étaient parmi les premiers à pratiquer systématiquement lanti-copyright. Ils ne voyaient pas leur revue comme lexpression dun groupe particulier, mais comme un forum ouvert à un débat public permanent. Alors que beaucoup de publications font semblant de solliciter des réactions des lecteurs, cétait lessence-même de la stratégie de C.I. Ils envisageaient la prolifération de mouvements radicaux-démocratiques en même temps que de plus en plus de gens entreraient dans des débats qui seraient conduits avec la plus grande franchise, honnêteté et rigueur, en pensant que ce genre de dialogue était déjà en lui-même un dépassement de lignorance et de lisolement produits par le système, ainsi quune préfiguration de nouveaux rapports sociaux. À ma connaissance, il ny eut jamais aucun contact entre C.I. et les situationnistes, ni même aucune conscience de leur existence mutuelle avant la fin des années 60. Des membres de lI.S. ont rencontré Bookchin puis ont rompu avec lui en 1967, mais à cette époque celui-ci avait déjà quitté C.I. et était devenu un idéologue anarchiste. Le chapitre sur lorganisation révolutionnaire dans The Power of Negative Thinking de Robert Chasse (1968) a incorporé un certain nombre des idées de C.I., et dans une Réponse à Murray Bookchin parue plus tard dans cette même année Chasse et Bruce Elwell ont critiqué brièvement la notion de révolution majoritaire de C.I. Dans son avant-dernier numéro (n° 53, décembre 1969) C.I. a reproduit, approbateur, De la misère en milieu étudiant de lI.S., en notant que, bien quils ne soient pas daccord avec lemploi par lI.S. de certains termes traditionnels tels que prolétariat et conseils ouvriers, ils croyaient que les perspectives des situationnistes et de C.I. présentaient peu de différences fondamentales. Ce qui était vrai. Il pourrait donc être intéressant de considérer certaines de leurs différences. 1) C.I. examinait des questions dans les moindres détails, en documentant leurs thèses et en répondant patiemment à des questions, à des objections et à des malentendus. LI.S était beaucoup plus concise, mentionnant brièvement un point auquel C.I. aurait consacré tout un article. Bien sûr, cette différence pourrait sexpliquer en partie par des contextes différents: lI.S. avait moins besoin dentrer dans les détails des horreurs du colonialisme ou des dangers de la radiation nucléaire parce que de telles informations étaient déjà assez bien connues (en partie à cause de publications antérieures comme C.I.). Mais c’est également une question de stratégies différentes. La méthode de C.I. est plus appropriée quand il faut établir le bien-fondé de ce quon avance et réfuter les apologistes officiels. Les situationnistes, se rendant compte que de tel débats font souvent fonction de spectacles de diversion, pensaient quil était plus urgent de trancher dans le vif, de tailler dans la surabondance de l’information et de mettre le doigt sur quelques points essentiels. Ils savaient quune fois quils auraient fait cela, dautres gens seraient tentés de poursuivre leurs propres projets dans les domaines de leurs compétences ou de leur préoccupations, en poursuivant des recherches plus approfondies sil le fallait. 2) C.I. était plus tolérant. Tandis que lI.S. refusait de nombreuses formes de dialogue comme une perte de temps, et a souvent rompu avec des gens pour des raisons assez subtiles, les participants de C.I. étaient généralement disposés à discuter patiemment avec toute personne de bonne foi. On doit néanmoins constater que C.I. na pas évité quelques ruptures et polémiques passionnées, et que Weber, en particulier, était tout aussi caustique que les situationnistes quand il sagissait de dénoncer la duplicité des gens en positions de pouvoir ou dinfluence. Ce nest pas le lieu pour approfondir cette question complexe, que jai abordé ailleurs et qui a été examinée en détail dans plusieurs articles de lI.S., sauf pour dire que, bien que ma tendance personnelle soit de préférer la manière plus douce de C.I., et que je croie quelle pourrait être opportune dans beaucoup de situations, je pense quil faut reconnaître au caractère impitoyable de lI.S. un plus fort impact en provoquant les gens à voler de leurs propres ailes. 3) Culturellement, C.I. était plus traditionnel que lI.S. Considérant le dadaïsme, le surréalisme et dautres courants davant-garde modernes comme tout au plus des symptômes délirants de la décomposition capitaliste, Weber revenait aux meilleures valeurs de la culture humaniste classique, parlant avec enthousiasme de Rabelais, Sterne ou Diderot, analysant le “Ring” de Wagner comme symbolique de lessor et de la chute de la société bourgeoise, faisant la satire de sa bête noire, Thomas Mann, avec des vers dans le style Goethe, ornant ses diatribes avec de longues citations de Heine ou de William Cobbett. Les situationnistes, eux aussi, connaissaient bien évidemment les meilleures réalisations du passé, mais les utilisaient avec beaucoup plus de modération, en en reprenant seulement quelques rares aperçus pertinents et en considérant la source comme presque sans importance. Je crois que cette différence est largement affaire de goût. Personnellement, je prends plaisir à lire un article de 50 pages de Weber sur Jacques le fataliste de Diderot, mais j’imagine que la plupart des gens préféreraient la concision des situationnistes. 4) Sans aucun doute lI.S. a été beaucoup plus influente. Non seulement peu de gens ont entendu parler aujourd’hui de C.I., je ne crois pas quil était bien connu même à lépoque. Malgré des débuts prometteurs, C.I. na jamais réussi à engendrer un mouvement pour une démocratie de fond notable (bien quil ait peut-être contribué indirectement à la notion de démocratie participative qui sest manifestée au début des années 60). Par contre, linfluence modeste quil a eu semble avoir eu presque tout le temps valeur dexemple. De toute façon, je crois que cette expérience de 22 ans présente un rare mélange de rigueur et douverture desprit dont nous pouvons encore aujourdhui tirer des leçons. Les vieux articles de C.I. me semblent toujours intéressants et instructifs, par opposition à la plupart des autres publications radicales, anciennes ou récentes. Et Weber est lun des plus brillants et provocants des théoriciens radicaux que jai jamais lu, bien que je reconnaisse que ses idiosyncrasies ne soient pas du goût de tout le monde. Malheureusement, les numéros de Contemporary Issues ne sont disponibles nulle part sauf dans quelques grandes bibliothèques universitaires, et il est peu probable quon voie la réédition de quelque article dans un proche avenir. Pour linstant jai mis en ligne The Great Utopia de Weber (1950), texte qui a servi de base de discussion au commencement du groupe. Plus tard, si un intérêt suffisant sexprime, il se peut que jen ajoute dautres. [En 2005 j’ai ajouté un autre article de Weber: The Problem of Social Consciousness in Our Time (1957).]
Le monde à lenversDans les révoltes millénaristes de la fin du Moyen Âge, les aspects reflétant une psychologie de masse religieuse semblent du moins avec le recul prédominer sur les aspects personnels, individuels. Bien quils aient été assez actifs, les insurgés avaient tendance à se voir comme des pions sur léchiquier dune lutte surnaturelle plus vaste. Pendant la Révolution anglaise (1640-1660) la religion reste le système de référence officiel, mais il semble que l’on assiste à l’apparition d’une plus grande “individuation”. Cest la première révolution qui donne l’impression dêtre vraiment moderne. Tout est remis en question, et cela beaucoup plus généralement et explicitement que pendant nimporte quelle période antérieure. Nous n’avons plus besoin des procès-verbaux judiciaires ou des polémiques hostiles pour en déduire les positions des tendances rebelles. Les gens parlent pour eux-mêmes et ils prennent soin d’être entendus. Un libraire de l’époque a collectionné plus de 23 000 différents tracts et brochures polémiques publiés entre 1641 et 1662. Cette liberté fourmillante, décrite dans The World Upside Down: Radical Ideas During the English Revolution de Christopher Hill (Penguin, 1972) [Le monde à lenvers: les idées radicales au cours de la Révolution anglaise (Payot, 1977)], fait presque parfois penser aux festivités contre-culturelles des années 60: des gens deviennent dingues de toutes sortes de fantaisies, certains étant évidemment victimes dillusions folles (se prenant par exemple pour des prophètes ou de nouveaux messies), alors que dautres se laissent aller plus ou moins consciemment dans des trips”, jouant de nouveaux rôles, allant jusquau bout des conséquences les plus extrêmes des idéologies extrémistes prêchées de tout côté. Le sens de lironie est très répandu: bien des remarques citées par Hill ont lair dêtre des réponses ironiques à des observateurs conservateurs. Il est souvent difficile de distinguer entre ceux qui ont réellement vu les événements dans les termes religio-apocalyptiques et ceux qui nont utilisé ces termes que pour camoufler des aventures plus mondaines dans bien des cas cela nétait probablement pas clair pour eux-mêmes. Niveleurs, Chercheurs, Divagateurs, Quakers, Diggers et dautres sectes et tendances innombrables ont fluctué et se sont entremêlés. Bien des gens semblent avoir comparé les différentes sectes religieuses et/ou politiques avant de se décider, passant de lune à l’autre tout comme le font les gens aujourdhui. Malgré la persistance des lois contre le blasphème ou rendant obligatoire la pratique religieuse (lois quil était souvent impossible de faire respecter), des milliers de gens ordinaires (et non pas seulement des bohèmes marginaux) commettaient des actes dun anticonformisme scandaleux quon ne laisserait pas passer aujourdhui dans bien des régions du monde. Les distinctions entre le sacré et le profane se sont estompées on discutait des questions religieuses dans les tavernes, certains prétendant que Dieu leur parlait quand ils étaient ivres, tandis que dautres enlevaient leurs vêtements à léglise à limitation dAdam et Ève. Les moeurs changeaient sans arrêt. Des siècles après, on pouvait encore en voir des vestiges dans le refus des Quakers denlever leur chapeau devant quiconque, au motif que cela serait idolâtre, et dans leur usage des termes archaïques comme thee et thou, qui exprimait leur refus demployer ce qui était alors la forme plus subordonnée de you, même en parlant à une personne socialement supérieure. Les hiérarchies sociales et économiques sont contestées avec le plus de cohérence par le digger Gerrard Winstanley, mais aussi de façon plus ou moins radicale par beaucoup dautres qui ne pouvaient sempêcher de remarquer le contraste entre les enseignements spirituels et les réalités matérielles: Quand Adam bêchait et Ève tissait, qui était alors un gentilhomme? Un polémiste conservateur sest lamenté sur le fait que les éléments radicaux ont jeté tous les secrets de lart de gouverner en pâture au vulgaire et ont enseigné à la soldatesque comme au peuple comment pénétrer si loin dans les profondeurs de sorte que tout gouvernement sen trouve ramené à la confusion des principes primitifs de la nature... Ils ont rendu le peuple si curieux et si arrogant quil ne retrouvera jamais assez dhumilité pour se soumettre à une autorité civile. Christopher Hill a écrit plusieurs autres livres intéressants sur la même période (sur Cromwell, Milton, Bunyan, etc.) et a présenté un recueil des écrits de Gerrard Winstanley. On trouvera un commentaire plus court sur Winstanley et les Diggers dans le chapitre 10 de Communalism: From Its Origins to the Twentieth Century de Kenneth Rexroth (Seabury, 1974).
Todd Gitlin sur les années 60The Whole World Is Watching: Mass Media in the Making and Unmaking of the New Left de Todd Gitlin (University of California Press, 1980) [Le monde entier regarde: le rôle des médias dans la création et la destruction de la Nouvelle Gauche] est à certains égards plus utile que les livres de Noam Chomsky sur le rôle falsificateur des médias. Tandis que Chomsky met l’accent sur la falsification textuelle, Gitlin prête plus attention aux aspects contextuels plus subtils (par exemple, le “cadrage trompeur des informations) et à leur corrélation avec des actions radicales. Chomsky dénonce principalement le camouflage des atrocités dans le Tiers-Monde qui, quoique évidemment très importantes pour les gens concernés, ne sont en pratique que des spectacles par rapport à ses admirateurs (spectateurs qui tirent leur fierté de la consommation passive de linformation plus fiable que celle consommée passivement par les spectateurs ordinaires, tout en applaudissant passivement des politiciens plus progressistes). Le livre de Gitlin traite des questions moins dramatiques mais plus directement pratiques — telle ou telle tactique de la Nouvelle Gauche a-t-elle favorisé une participation radicale plus consciente? Tel genre de reportage a-t-il rendu les choses confuses au point de décourager telle participation? — questions qui pourraient avoir un rapport avec le choix des individus entre différentes actions. Alors que Chomsky ne lance pas un véritable défi à ses lecteurs ni aux masses en général, Gitlin les implique dans son étude. Pour lui, il ne sagit pas seulement de découvrir comment les médias ont manipulé la Nouvelle Gauche, mais pourquoi les gens de la Nouvelle Gauche étaient prédisposés à de telles manipulations. De quelle façon leurs tactiques et leurs formes dorganisation ont-elles favorisé cette manipulation? Quelles alternatives étaient possibles? Malheureusement, Gitlin ne fait pas le meilleur usage de ses constatations. Au lieu de mettre en question le rôle des leaders en tant que tel, il ne cherche quà en minimiser les abus (le mouvement na pas bien compris la différence entre une direction légitime et lautoritarisme; la base n’a pas réussi à donner des signaux clairs à ses leaders). Au lieu daffronter le système spectaculaire, il cherche à tâtons quelque méthode intermédiaire entre celle des Yippies et dautres leaders-vedettes, qui consistait à adapter leurs activités aux médias (en sadressant principalement à ceux-ci et en les ménageant), et labdication, honorable mais inefficace, du rôle de leader-vedette par des gens comme Mario Savio ou Robert Moses. Entre labdication et la mise en avant pyramidale de célébrités, il restait un choix étroit, à savoir essayer dutiliser carrément les médias pour disséminer des idées sans tomber dans le piège des usages du monde de la célébrité. (...) La question se pose donc: dans quelles circonstances des mouvements pourraient-ils réussir à faire rendre des comptes à leurs leaders, à les empêcher de sombrer dans le monde du vedettariat, et à les encourager plutôt à utiliser les médias pour des buts politiques tout en minimisant les inconvénients pour eux-mêmes et les mouvements à la fois? (p. 178). Gitlin connaît depuis longtemps la critique situationniste du spectacle (son article de 1971 sur ce sujet est cité dans The Blind Men and the Elephant), mais il ne la mentionne jamais dans ce livre, sans doute pour donner un plus grand semblant doriginalité à sa propre invention, the floodlit society [la société sous les projecteurs]. En se privant ainsi de la perspective cohérente qui aurait pu relier ses aperçus épars, il retombe dans des inepties sociologiques. Un des sondages quil cite a conclu que les gens qui nont jamais participé à une manifestation contre la guerre avaient tendance à accepter la version médiatique des événements, tandis que les manifestants ne lavaient pas acceptée. Autrement dit, les spectateurs qui avaient le moins dexpérience directe face aux situations en question étaient plus vulnérables aux cadrages médiatiques (p. 245, cest lui qui souligne). Avions-nous besoin dune enquête pour nous rendre compte de cela? Suivant le protocole universitaire, il se limite aux généralisations les plus circonspectes (Cela semblerait indiquer que...; Dans son article sur tel sujet, le professeur Untel a suggéré que...) hypothèses sur lesquelles il faut faire plus de recherches, subventionnées bien sûr, et dont on laisse entendre que les auteurs en seraient très capables. Dans ce petit monde renversé, un fait nest pas reconnu avant davoir être traité officiellement. Même en parlant des événements que Gitlin lui-même a vécu, il dit: Nous en sommes réduits à faire des déductions faute d’information. On na pas enregistré d’observations systématiques, il ny a pas eu dinventaires systématiques des spectateurs, ni de sondages avant-après... (p. 140). Dans son livre postérieur, The Sixties: Years of Hope, Days of Rage (Bantam, 1987) [Les années 60: années despoir, journées de rage], Gitlin abandonne cette pseudo-objectivité ridicule et présente un bon récit de la décennie à travers ses propres expériences comme participant (il était entre autre un des premiers leaders du SDS). Au moins dans une certaine mesure il voit au-delà des apparences spectaculaires, en reconnaissant combien il est trompeur de voir les années 60 comme pouvant être représentées par quelques célébrités et événements fameux:
Des passages comme celui-ci donnent une bonne idée de ce qui se passait, sans aucun besoin de sondages avant-après. Lanalyse faite par Gitlin n’a rien d’extraordinaire (on pourrait la situer grosso modo dans la ligne dominante de la Nouvelle Gauche avant sa dégénérescence stalinienne) et il admet quil avait relativement peu de connaissances sur les aspects contre-culturels du mouvement (que je crois avoir été en fin de compte plus importants que les aspects étroitement politiques). Mais dans ses limites son livre est un des plus instructif sur cette période. Son livre le plus récent, The Twilight of Common Dreams: Why America Is Wracked by Culture Wars (Holt, 1995) [Le crépuscule des rêves communs: pourquoi lAmérique est tourmentée par des guerres culturelles], est une contribution utile à la critique nécessaire du politiquement correct.
Une pitoyable biographie de Kenneth Rexroth
Préoccupée de fouiller dans les problèmes matrimoniaux de Rexroth et de dénoncer son prétendu sexisme, Hamalian montre peu dintérêt pour les aspects exemplaires de sa vie et peu de connaissance de la plupart de ses champs dactivité. Elle peut à peine se résoudre à dire quoi que ce soit de positif sur lui, sans le compenser par quelque chose davilissant. Si elle est forcée de mentionner quil a traduit plusieurs volumes de poétesses chinoises et japonaises, au point même de sincarner dans un personnage féminin dans la série de poèmes attribués à Marichiko, ce qui semblerait lui donner de meilleures références “pro-femme” que la plupart des autres poètes masculins de son époque, elle interprète cela comme une tentative tardive de compenser son objectivation des femmes (p. 353). Si une de ses femmes lui écrit une lettre pleine damour et dadmiration, Hamalian ne se demande pas si cela pourrait suggérer quil avait peut-être quelques qualités qui rachèteraient ses défauts; elle réplique dun ton cassant: En effet Rexroth avait de la chance de jouir dune dévotion si pure, quil l’ait méritée ou non (p. 185). En dehors de ce thème récurrent de sexisme, il ny a aucun sujet quelle étudie en profondeur ni même auquel elle semble beaucoup sintéresser. Dans les rares occasions où elle interrompt son activité de colporteuse de ragots pour discuter ses écrits, ses remarques sont généralement banales et parfois dune incompétence embarrassante. Elle décrit, par exemple, deux essais de Rexroth sur Henry Miller sans remarquer quil sagit du même essai, qui est simplement reproduit dans deux livres différents (p. 134), et elle fonde une interprétation bizarre de son poème Yugao (le nom dun des personnages du Dit du Genji) sur la supposition erronée quil ferait référence au terme sanscrit yuga (p. 161). Elle est même plus ignorante encore quant aux activités politiques de Rexroth. Sa participation au I.W.W. dans sa jeunesse, ses diverses activités radicales dans les années trente, le Conseil Randolph Bourne, organisation antiguerre quil a formée pendant la Seconde Guerre mondiale, tout cela n’est que très brièvement mentionné, en passant. Nimporte quel biographe passablement bien disposé aurait sauté sur des sujets aussi fascinants, sur lesquels, hélas, nous ne savons encore que très peu de choses, et qui auraient montré Rexroth sous un jour très favorable par comparaison avec les mésaventures politiques de tant dautres de sa génération. De la même façon, laide quil a apportée pendant des années aux objecteurs de conscience passe presque inaperçue des deux ou trois fois où ce sujet est mentionné, il est bien caractéristique que ce soit une fois parce qu’il apparaît dans une correspondance citée par Hamalian pour démontrer combien Rexroth manquait de considération envers une de ses femmes (p. 214). Le Cercle Libertaire, organisation dune importance cruciale, n’a droit qu’à quelques passages épars sélevant en tout à trois ou quatre pages dont, comme dhabitude, une portion notable est consacrée à la citation sans examen critique de rumeurs défavorables concernant Rexroth sur lesquelles elle est tombée. Il ne semble jamais être venu à lesprit de Hamalian que les critiques qui ne mâchent pas leurs mots se font de nombreux ennemis, et quen présentant des versions différentes des événements il faut prendre en compte linfluence des antagonismes politiques et des rancunes personnelles (sans parler des éventuels souvenirs erronés ou des réinterprétations intéressées, etc.). Pour n’en donner quun seul exemple, Rexroth a attribué la dissolution du Cercle Libertaire à des manoeuvres de certains soi-disant anarchistes qui étaient venus à San Francisco de New York, et il a prétendu quil avait découvert plus tard la preuve quils étaient en réalité des membres du Parti Communiste chargés de le saboter (An Autobiographical Novel, pp. 520-521). Cest bien plausible les staliniens agissaient couramment ainsi, et de manière pire encore. Rexroth avait-il raison, ou sagissait-il dune exagération ou dune fantaisie (dont il faut convenir quil semble avoir parfois été coupable)? On pourrait supposer que la façon la plus logique de découvrir la vérité sur laffaire serait dinterroger dautres membres du Cercle. Hamalian, pourtant, préfère résoudre la question de la même façon remarquablement simple que la plupart des affaires conjugales ou autres débattues dans son livre: en présumant que quiconque a dit quelque chose contre Rexroth devait avoir raison. Elle s’est mise en contact avec les personnes mêmes qu’il avait accusées d’être des saboteurs staliniens et a accepté de façon inconditionnelle leur affirmation selon laquelle il se serait trompé! (A Life, pp. 181, 402). Le livre de Hamalian ma fait penser à la biographie semblablement hostile qu’Arthur Mizener a écrite sur Ford Madox Ford personnage que Rexroth a beaucoup admiré et avec qui il présente pas mal de points communs. Alan Judd a récemment rectifié cette injustice dans un récit intelligent et sympathique (Ford Madox Ford, Harvard, 1991) qui, sans dissimuler les marottes de Ford, réussit à faire comprendre les qualités qui le rendent si intéressant. Jespère que quelquun fera de même pour Rexroth.
Comment mal traduire les textes situationnistes
Pour commencer avec ce dernier, l’édition des Enragés et situationnistes... de Viénet par Autonomedia et Rebel Press est particulièrement bâclée. Elle comprend nombre derreurs linguistiques élémentaires global = total, pas global [mondial] (p. 78); tout le monde = everybody, pas the whole world [le monde entier] (p. 97), etc. Plusieurs des illustrations ont des légendes erronées Committee for the Maintenance of Occupations doit être remplacé par Sorbonne assembly (p. 6); 1881 par 1871 (p. 8); portrait by Riesel par portrait of Riesel (p. 33); Beneath the abstract lives the ephemeral par Down with the abstract, long live the ephemeral (p. 75); You want to protect the bureaucrats future par You want to safeguard your future bureaucratic careers (p. 111). Il y a beaucoup derreurs typographiques (sur la seule page 72, Kiel, Cronstadt et les Mulélistes sont tous mal orthographiés); de maladresses (à la page 18, The action is yours to take doit être Its your turn to play); de confusions (Debray est prématurément enterré à la page 78: funeral orations for [au lieu de by] the stupid Régis Debray); et de négligences générales (dans la note 2 de p. 16, Despite the S.I.s obvious development of the historical thought issuing from the method of Marx and Hegel, the press insists on lumping the situationists with anarchism, les mots en italique sont omis). Lappendice comprend la plupart des documents de lédition originale, mais pas tous, et les omissions ne sont pas signalées. La gaffe la plus ridicule, dont il est difficile de comprendre comment elle a pu échapper à quiconque a la moindre connaissance des situationnistes, est le texte sur le quatrième de couverture qui qualifie lI.S. de groupe radical d’étudiants! Même si de telles erreurs ne semblent pas trop graves, il y a un effet cumulatif important. Chacune dentre elles est reproduite chaque fois que le texte est copié ou réimprimé. Elles pourraient faire perdre beaucoup de temps à des milliers de lecteurs, obligés dessayer de comprendre le véritable sens et qui pourraient de ce fait ne pas arriver à saisir un point clé ou même finir par agir sur la base dune supposition erronée. Sil sagit dun texte important, quelquun devra le retraduire tôt ou tard. Pourquoi ne pas le faire correctement la première fois? (Je dois peut-être mentionner quon ma demandé de vérifier cette traduction. Je nai pas répondu parce qu’on s’est adressé à moi dune façon agaçante. En tout cas, sauver le travail bâclé fait par quelquun dautre ne mintéresse en aucune façon, puisque cela impliquerait généralement de le refaire à partir de zéro. Les quelques rares cas où jai consenti à vérifier les traductions faites par dautres étaient lorsque je savais que ces traductions avaient déjà été faites consciencieusement.) Les traductions publiées par Chronos Publications sont lexemple le plus évident d’une littéralité excessive. Le lecteur ne devinerait jamais que Debord et Sanguinetti sont des écrivains très éloquents, ni que Debord en particulier est presque toujours très lucide. Il faut remarquer au crédit des traducteurs de Chronos (Michel Prigent et Lucy Forsyth) quils se sont efforcés datteindre la plus grande exactitude. Mais après avoir bien commencé en regardant loriginal mot à mot pour être certains de saisir toutes les nuances, ils ont négligé de prendre un peu de distance pour essayer de concevoir comment une personne qui sexprime bien le dirait en anglais. Cela aurait pu exiger un remaniement complet dune phrase, en tenant compte du contexte, du déroulement du paragraphe entier, des différences dans les idiotismes et les syntaxes des deux langues, tout en faisant attention à tous les faux amis (les mots qui semblent identiques mais qui ont des sens différents). Le plus littéral nest pas toujours le plus exact. La maladresse des traductions de Chronos est si évidente pour toute personne dont l’anglais est la langue maternelle quelle na guère besoin dêtre démontrée. Dans lensemble, la traduction faite par Lucy Forsyth du dernier film de Debord (In girum imus nocte et consumimur igni, Pelagian Press, 1991) représente peut-être un certain progrès par rapport à ses anciennes traductions chez Chronos, mais bien des passages sont encore gâchés par la même littéralité excessive:
Dans la première phrase Debord fait référence évidemment à lignominie de lécriture et du cinéma de toute l’époque actuelle (son passé et son présent aussi bien que sa continuation présumée dans lavenir); le temps futur antérieur, que Forsyth traduit avec une littéralité maladroite (that which this epoch will have written or filmed), est grammaticalement nécessaire en français pour saccorder avec le point de vue rétrospectif des commentateurs futurs, mais il nest pas nécessaire en anglais et ne sert qu’à embrouiller le sens de la phrase. “Eh bien” est une de ces interjections qui servent de liens entre deux parties dune phrase, et quil vaut souvent mieux omettre dans les traductions; mais si on tient à le rendre, ce sera par Well, et non pas Oh well, ce qui a un sens tout différent. Il fait fonction dintroduction sarcastique pour la phrase suivante, dont le sens implicite est quelque chose comme Well, unfortunately for them... Dans la dernière phrase Debord ne dit pas quil sera forcément le seul exemple (en principe il pourrait y en avoir dautres), mais que, même sil est bien le seul, son exemple suffira. À lautre extrême, les traductions de Donald Nicholson-Smith sont en bon anglais, mais il prend parfois trop de libertés:
Le remaniement assez libre fait par Nicholson-Smith donne souvent une perspective éclairante sur le texte de Debord, mais parfois au prix dun obscurcissement du sens et de la structure dialectique de loriginal. Ainsi, sa première phrase pourrait aider à rendre plus concret le sens en le présentant du point de vue dun spectateur particulier, mais il risque en même temps de donner limpression erronée que le spectacle nest quune question détats desprit dindividus plutôt quune réalité mondiale et objective. Dans la dernière partie de la phrase, je crois que laddition du terme figments [êtres imaginaires] est une liberté acceptable (le mot paraît dans la phrase de Marx et Engels que Debord détourne ici); mais ces êtres ne sont pas forcément tangibles, le fait est quils ont revêtu une vie autonome. Et le mot efficientes prend ici le sens de la cause efficiente dAristote directe, immédiate, prochaine plutôt que le sens ordinaire anglais [= efficace]. Dans la deuxième phrase, parler de the spectacles job [la tâche ou la fonction du spectacle] est peut-être une bonne façon déclaircir la question; mais elle est de nouveau obscurcie quand saisissable (graspable) est rendu par perceptible (si nous pouvons voir quelque chose, elle est évidemment perceptible, mais pas forcément saisissable). Dans les deux dernières phrases, il sagit de ce quest le spectacle (selon Debord, pas par définition), et non pas s’il peut être vu ou entendu. En fait, la plupart des spectacles peuvent évidemment être vus ou entendus; le point souligné ici est que le spectacle au sens le plus large du terme ne se limite pas à ce seule aspect, mais comprend tout ce qui séloigne hors de notre prise, au-delà de notre contrôle, tout ce qui échappe à lactivité humaine (immune from [= immunisé contre] nest pas tout à fait juste; et je ne vois pas quel est le sens du mot ajouté projected [= projeté] dans ce contexte). Il faut reconnaître que cest là un des passages les plus faibles de Nicholson-Smith. Dans bien des cas sa traduction représente une amélioration par rapport à la version publiée par Black and Red, qui suit de plus près loriginal mais qui comprend de nombreuses erreurs et maladresses. Je ne veux pas rabaisser ces traducteurs, qui se sont tous donné beaucoup de mal pour diffuser des textes importants. Il n’y a pas de traducteur de textes situationnistes qui n’ait fait au moins quelques erreurs comparables, et beaucoup ont fait pire. (En général, la plupart des versions qui se trouvent sur l’Internet sont même plus bâclées que les versions imprimées.) Il est notoire que la traduction est une tâche très difficile et ingrate. Souvent il ny a aucun équivalent exact entre les deux langues et le mieux quon puisse faire est essayer de trouver la traduction la moins erronée. Je ne prétends pas que mes propres traductions soient parfaites, et je ne propose pas den faire de nouvelles. (Pour linstant je suis occupé à améliorer mes anciennes versions de la Situationist International Anthology pour les mettre sur l’Internet.) Mais je pense que la plupart des traductions situationnistes souffrent encore du manque de lexactitude et de la lucidité que méritent ces textes. Encore un peu plus de soins, camarades!
[NOTE DES TRADUCTEURS] 1. Bibliographie parue dans la Situationist International Anthology, reproduite et mise au jour en permanence sur ce site.
Anti-copyright.
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